Rêve les yeux ouverts – Roman de Giovanni Teresi

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"Rêve les yeux ouverts" de Giovanni TERESI (Octobre 2009)

Apparemment l’œuvre que voici de M. Giovanni Teresi, non novice dans l’art de l’écriture, est soutenue par la vigueur historique, dont le ressort -on le sait trop bien- est déterminé en général par l’enthousiasme de la recherche. Ici l’envergure de cet élan (existât-il au moins) est refroidie par l’antiphrase de la fin du texte :

c’est le soir !”.

Cela pour dire que l’exigence du texte n’est pas du tout la transcription ou la re-transcription de certains faits des villes méditerranéennes (ils sont déjà couchés et consignés dans les lignes des grands ouvrages prêts à être compulsés…).

Non, le protagoniste de ces pages n’est pas l’histoire en soi, telle quelle, bien plutôt c’est le cœur nostalgique et depuis toujours imprégné de mémoire. Et ce n’est pas du tout provisoire que l’auteur, touché par un fait anodin (le fait de trébucher sur un morceau d’amphore), se laisse entraîner avec sa femme dans un parcours mémoriel dont le caractère n’est point le passé à conjuguer désormais au passé simple. Toucher du pied un objet ancien est le déclic qui déchaîne des processus ensevelis dans la psyché : or, cela est un  τόπος bien connu dans la littérature.

Bien plus que cela, le toucher dépasse infiniment le croisement entre vie intime et milieu et permet l’ouverture sur une dimension qui, la plupart du temps, reste une possibilité. C’est pourquoi la conclusion du parcours à rebours vécu par l’auteur est amère, car, les pieds dans le présent, il ne peut fermer les yeux sur l’”obscurité” blessante et âpre de son époque. D’où l’antiphrase par rapport à l’écoulement heureux de la mémoire.

Les faits sont toujours les faits, appartiennent-ils ou non au passé, étant donné la constitution anthropologique de l’homme. Mais ici l’auteur paraît s’attacher à un “quand même” plutôt qu’à un “toujours”.

Or, ce “quand même” n’est nullement comparable au “sous-entendu” qui puisse traverser le présent, car le présent a perdu à jamais l’identité de notre contrée méditerranéenne. La tolérance, déterminée par une certaine idéo-cratie nourrie par le panthéon idéo-théo-socio-logique. Cette tolérance s’appelle α̉ρμομία. La traduction française du texte naît principalement de la recherche nostalgique de cette identité perdue, la langue française étant le bourgeon et le rejeton de notre civilisation latine.

Il appert des réflexions de M. Maugey une vérité linguistique qui coïncide avec une donnée historique et géographique ; mais pour être telle elle n’en est pas moins une “coincidentia rerum”. On parle ici du concept de “Κοιυή διάλεκτος”, laquelle s’était tout spontanément affermie du fait que la culture grecque avait rendu prestigieuse sa propre expression, la Langue Grecque.

Or, la Κοιυή n’est nullement un dédale topographique, auquel par la suite se grefferait la conquête politique de l’ancienne Rome. La Κοιυή, c’est d’abord une Identité, une Coutume, une Idéologie.

L’un des habitants de la Κοιυή clamant haut et fort qu’il appartient de droit au Bassin Linguistico-Culturel Originel ne réclame point une exigence phonétique. Loin de là. Et pourtant il a conscience que sa plus haute dignité passe par là. On connaît le rôle que Philon alexandrin joua au sein de la Κοιυή : il en fut l’exemple (exemplar) le plus évident, à savoir l’exemple d’une heureuse et efficace assimilation. Et que la Κοιυή ne fût pas seulement une “cape” extérieure il le montre bien  en reconduisant la donnée de sa tradition juive à l’élaboration fondamentale engendrée et mûrie par la pensée grecque : le Logos. Θεòς λόγος εστί : la tradition juive, de même que la pensée chrétienne naissante, en furent éclairées d’une nouvelle lumière, qui n’exprimait pas que la donnée principielle mais encore sa capacité de poser dans son horizon autre chose que soi et de l’élever à la dignité d’un Toi (Socrates docet).

Mais la Κοιυή de cette époque-là n’était pas réduite à montrer l’écorce, elle était traversée, mouvementée, agitée. Car nourrie par les débats au plus haut niveau, ce qui rendait l’expression linguistique un outil fort appréciable et apprécié.

Aujourd’hui nous ne pouvons pas répéter avec Horace :

 Romae nutriri mihi contingit atque doceri

iratus Grais quantum nocuisset Achilles.

Adiacere bonae paulo plus artis Athenae,

scilicet ut vellem curvo dinoscere rectum

atque inter silvas Academi quaerere verum (1).

Si le poète est sûr de trouver un relais dans la κοιυή grecque qui puisse lui permettre de “curvo dinoscere rectum”, c’est parce que la Κοιυή est tout d’abord un HERITAGE.

Dans ce cas Habermas (2), reprenant les concepts de Mead et de Humboldt, parlerait bien d’ “images du monde” et de “formes de vie”.

L’individu, à travers de telles images, dans le but d’une entente significative (Ego-Alter), s’élèverait, serait obligé de s’élever vers l’universel. Même dans la forme la plus singulière possible, même dans le tropisme fortement auto-biographique, le mental garde les traces, ne fussent-elles que délavées, de son milieu vital et nourricier. Là on est encore au niveau du “sens commun” cherchant la correspondance automatique entre signifiant et signifié ; ce niveau satisfait les besoins élémentaires. Mais autre chose est la Κοιυή qui forme et alimente l’humus  langagier des parlants, sans s’arrêter pour autant à cette fonction, car elle est la dimension savante dans laquelle s’inscrit le souhait de l’abbé Galiani de voir se reconnaître les gens cultivés      (qu’ils appartiennent ou non à la France) dans l’éventuelle dédicace tombale en latin consacrée à Voltaire.

La Κοιυή exprime alors le degré de liberté de l’esprit : Philon juif rejoint Albert Memmi juif, non à travers le δίαλεκτος, mais par la virtus.

Or, cette virtus est foncièrement méditerranéenne, c’est pourquoi Memmi peut dire : “J’ai rarement trouvé ailleurs ce qui me comblait en Méditerranée” (3)

L’identité de la Κοιυή Méditerranéenne, c’est bien l’Ouverture :

Verum ubi plura nitent in carmine, non ego paucis

offendar maculis, quas incuria fudit,

aut humana parum cavit natura.

Etre homme, c’est se reconnaître faillible, dit Horace dans son Art poétique.

Malheureusement la Κοιυή ne se présente, aujourd’hui, que sous forme de communauté linguistique, capable uniquement d’échanger des mots, quoique impregnés d’histoire ; à côté de celle-ci se pose la République des Lettres (Civitas Humanarum Litterarum) souhaitée par l’abbé Galiani, autant que par Albert Memmi.

La communauté linguistique, dans laquelle M. Maugey voit le levier de résistance contre la paupertas linguistique prédominante, et dont le ressort historique était défini par Hugo “la grande langue humaine” (Les Misérables), en ce moment, dans lequel elle est repliée sur elle-même au dire de Regine Robin, périclite-t-elle, faute aussi de l’intérêt matériel d’une élite politique ?

N’en déplaise à M. Maugey, dont l’œuvre de “combattant” linguistique est vraiment admirable, et compte tenu du fait que la langue dont il se réclame orgueilleusement est la seule aujourd’hui à bénéficier du regard clément des Muses (car elle garde la ratio et la musique), cette communauté (au sens large du mot) ne peut ni ne pourra plus exister, puisque la véritable Κοιυή a disparu avec la Civitas Romana, dont Erasme de Rotterdam pour la Fraternitas et Dante pour l’Idée Universelle ont été les derniers porte-drapeaux.

Déjà Erasme visait le non-tout, ουκ έv, ουκ όλον d’une entente qui se veut universelle, mais ne l’est plus :

Sed dictu mirum quam non placeat, imo quam lapidetur a Chistianis Platonis illa communitas, cum nihil unquam ab ethnico philosopho dictum sit magis ex Christi sententia.(4)

La nostalgie de l’entier (l’ensemble desaussurien langue-parole) nous la retrouvons au XIXsiècle chez un personnage de Les Misérables :

Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l’habitude de lire quelques pages de son Diogène Laerce. Il savait assez de grec pour jouir des particularités du texte qu’il possédait. Il n’avait plus maintenant d’autre joie.

Dans sa détresse, dans son dénuement matériel le plus épouvantable, vieillard dont la peine morale et matérielle est uniquement réconfortée par ses livres qu’il est obligé pourtant de vendre pour satisfaire sa faim, M. Mabeuf dans ces moments-là trouve, re-trouve soi-même, son soi le plus légitime, dans “l’unum-totum” qu’est la langue-esprit, à savoir le ηθος.

Nos langues européennes ont perdu cet “unum totum”, elles ne se présentent que sous l’aspect unique de langue, elles ne sont que fragment phonique sans contrepartie éthique universelle.

Sur le plan de la cogitatio l’apport vient de l’extérieur, de sorte que Cartesius est corrigé par Kant, Husserl, Heidegger ; quand Cartesius est rectifié à l’intérieur des limites linguistiques par Levinas et Ricœur, en passant par Derrida, ce procédé  ne met en place rien que des systèmes anthropologiques.

“Les présuppositions pragmatiques – écrit Habermas – de l’agir communicatif constituent des ressources sémantiques, desquelles les sociétés historiques, chacune à sa manière, tirent et développent les représentations de l’esprit et de l’âme, les conceptions de la personne, les concepts de l’action, la conscience morale et ainsi de suite.” (5)

Ces “présuppositons pragmatiques” n’existent pas là où l’universel est déchiré, ce qui ne veut nullement dire que le conformisme est tyranniquement déterminant et contraignant. Par contre, la polysémie est l’arrière-fond d’une pensée constamment ouverte sur le caractère multiforme de la φύσις ; cette pensée ne peut ni ne pourra jamais comporter quoi que ce soit d’obligeant dans la vue générale des choses.

Si bien que la constatation d’Horace n’a pas valeur de béguinage ni non plus de pruderie baroque :

Vir bonus et prudens….

…parum claris lucem dare coget…..

 

A l’heure qu’il est qui oserait un tel ηθος sans tomber dans le ridicule ? (6)

Dans la fabulation-histoire (ce qui rappelle la Πηριήγησις  de  Pausanias) de M. Teresi nous retrouvons le même ήθος, ici prégnance nostalgique. Et d’autant plus nostalgique qu’elle est inconsciente, presque sub verbis, sous l’apparence des mots. Il n’est jusqu’à l’évocation du cortège sacré et  de la description des arbres (le cèdre) qui ne rappellent deux catégories religieuses de notre Antiquité Méditerranéenne.

Nous parlons de la procession de la statue de la Grande Mère et de la conception sacrée du bocage (silva, nemus, arbor).

De chez les Κμμέριοι à Ελευσίς la procession solennelle se dénouait précédée du  δαδουχος et de la statue de Jaccos. La foule, jeûnant et priant, se déplaçait lentement  et gravement.

Ce long parcours et la manière dont il était accompli soulignaient les ambages et la tristesse caractérisant la Déesse Déméter tant qu’elle restait loin de sa douce fille Perséphone soustraite par Pluton.

L’Hymne à Déméter attribué à Homère est le témoignage le plus vif de l’âme de notre Antiquité : le temps de la pauvreté et de l’absence est récompensé tôt ou tard par le temps de la joie et de l’abondance.

L’Hymne nous présente trois rythmes :

– la joie (Perséphone fôlatrant dans les champs) ;

– la soudaine interruption de cette joie (Perséphone soustraite par Pluton) ;

– l’angoisse de Déméter, la recherche désespérée de sa fille, l’accueil de la Mère auprès d’un roi généreux et la retrouvaille de la fille perdue.

La présence de Jaccos dans le cortège sacré est très importante.

Jaccos, c’est Dyonisos, trompé et attiré dans une ambuscade, le divin enfant séduit par la tricherie et la ruse « mondaines » des Géants, qui en écartellent la chair et s’en régalent.

Mais il est aussi Osiris, attiré lui aussi dans un guet-apens par Tiphon, le principe négateur, le Géant du mal, l’envieux par exellence, et dispersé aux quatre coins du monde, faisant par la suite l’objet de la recherche désespérée et angoissée de Isis, la sœur-épouse.

Ce n’est pas un hasard si Déméter comparaît en même temps que Jaccos dans le cortège sacré.

Perséphone, Jaccos, Osiris, sont la lumière anéantie momentanément par l’obscurité, celle-ci n’étant en définitive qu’une ombre passagère.

Lumière-Ombre, Fertilité-Stérilité, Abondance-Pauvreté, c’est le dualisme de notre Tradition Méditerranéenne. Déméter menace la terre de stérilité si elle ne retrouve sa fille bien-aimée.

Le Nil risque de sécher définitivement si Isis ne retrouve et qu’elle ne et rassemble les membres dispérsés de son frère-époux.

Apollon quitte son siège naturel en Grèce dès que survient l’hiver et il se transfère dans les régions hyperboréennes.

C’est que la Lumière est la Substance Primordiale de notre contrée : et elle ne laisse pas de déterminer notre ηθος, notre manière de concevoir le Principe Suprême, τò ov.

Jupiter, Zeus, c’est le Dieu céleste par excellence, Dyaus, Ouranos.

Mutatis mutandis, on retrouve le même artifice (latin : arte factum) dans la procession évoquée et décrite par l’Auteur.

Si nous regardons de près la nouvelle forme (prise par le christianisme de notre contrée), sous celle-ci s’abritent les mêmes figures (la Mère Eternelle et le Fils Perdu) : là c’étaient Déméter et Perséphone dont le mythe n’excluait point Jaccos (ce qui rappelait Isis et Osiris), ici ce sont la Mère Angoissée et le Fils torturé et tué.

Et de même que l’Hymne attribué à Homère voyait la Déesse faire halte dans sa recherche désespérée près d’un puits dont l’eau régénère un instant, de même nous rencontrons dans la procession moderne la Véronique qui déterge le visage sali de sang du Christ poursuivi, battu, blessé, conspué, défiguré.

Dans les deux configurations il y a la même tension, sauf le but qui animait l’ancienne : la Καθάρσις.

La Déesse n’était, même dans l’esprit des humbles (latin : humiles), que le simulacrum (allégorie) de la symphonie cosmique, laquelle devait  κατά ρυθμόν  être réparée par αποχη τροφων et la καθάρσις.

C’est dire que les Anciens étaient persuadés que l’achèvement d’un processus (tel celui qui avait porté de l’α-κόσμος  au  κόσμος) n’était jamais accompli, et que cette restructuration incessante était bien la fruit de la recherche de la part de l’homo sacer  de la mesure divine (αρμονία).

Déjà dans le présocratisme, ces rapports avaient été l’objet d’une dé-mythisation (l’Auteur nous rappelle la figure de Xénophane), sans pour autant que la Lex Harmoniae fût traitée comme loi de laboratoire.

L’homme est habité par l’Eternel, dit Max Scheler (7) ; ce qui qualifie l’homme en tant qu’homme, c’est le fait de montrer cet « excédent » par rapport à tous les éléments et les faits biologiques.

Encore le fait d’être homme en tant que mammifère au pouce relevé et à la taille dressée ne prouve-t-il nullement immédiatement cette catégorie, car ce « fait » n’est qu’un « actus ». (8)

Précisément : δύναμις, non plus ενέργεια, état typique de la « species », non du « genus »

Or, le mythe, c’est l’expression suréminente de la δύναμις sous forme d’analogie, car le langage ne se produit que par le truchement des images, même concrètement, même en face des choses.

Ce reditus ad Archetypum (αρχή et ποιέσις) on le retrouve dans d’autres images.

L’appel des thons par le Rais renvoie décidément à l’imploratio perpétrée par Thétis à l’égard de Poséidon dans la persuasion d’obtenir ce qu’elle demande en faveur d’Achille et de Prométée.

Ainsi peut-on dire que cet acte mythologique est l’antécédent de toutes les prières et invocations accomplies, au fil des siècles, par les navigateurs à l’égard de la mer, énigme inquiétante et vorace.

Enfin la description de la pratique concernant le cèdre n’est pas sans rappeler le culte de l’arbre à Rome et en Grèce.

De la forêt (silva), remontant aux ères géologiques les plus lointaines (le cèdre y était déjà), au bosquet sacré (nemus), nos Anciens y percevaient toute sorte de divinités : sylvains, dryades, hamadryades, etc.

La clôture, ayant été jugée sacrée, personne ne devait y toucher, ni oser y prendre quoi que ce fût, ne fût-ce qu’une broutille insignifiante.

Depuis lors on a cru possible de postuler un trascentalisme absolu, évidé par la suite par un dé – trascendentalis – me enragé et injurieux, pour tomber dans l’omnipotence de l’esprit stérilement auto-référentiel. Absolument déconnecté d’un droit fondamental :

πάντα βίος εστίν, c’est-à-dire la φύσις βίος εστί.

Les Dieux sont partout, disait Talès. ( Préface de Gioacchino Grupposo)

———————————————

(1)Ad Florum.

(2) Jürgen Habermas, La pensée – post métaphysique.

(3) Apud Maugey, L’avenir du français dans le monde – Canada 2002, p. 119 Voir aussi Le privilège du français chez le même éditeur. J’aime ici rappeler que, à l’occasion d’une conférence tenue à Mazara del Vallo (Sicile), M. Pécheur, directeur du Centre Culturel Français de Palerme, a mis en évidence le côté nourricier (historia universalis) de la langue maternelle en relation avec l’évolution d’un destin particulier (historia singularis).

(4) Adagia : 1

(5) O.c.

(6) Ars Poetica. Rappelons aussi ce que Jupiter de la “Tentation” flaubertienne dit : “Non ! Non ! Tant qu’il il y aura, n’importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l’esprit de Jupiter vivra !” (G.F. Flammarion, p. 197).

(7) Cf. Guido Cusinato, « M. Scheler, il Dio in divenire, Messaggero, Padova, 2006 ;   mais voir aussi Kant, la métaphysique des mœurs.

(8) L’acte n’est jamais une détermination phénoménologique quelconque, mais le « quod » s’auto-déterminant dans sa phase en devenir de prise de conscience. Le Sacré, alors, c’est aussi anthropologisation et phase en devenir, sans que chaque moment de son historicisation puisse en préjuger le « summum bonum » qui l’in-forme constitutivement (fames aesthetica) contre même la mésentente opérationelle (ruditas practica). Ce qui signifie que la prise de conscience est un acte qui transcende l’homme, même s’il peut s’appuyer sur l’homme, car en lui la conscience n’est jamais ponctuellement auto-conscience, celle-ci s’identifiant dans l’UNIVERSEL (Le Sacré).

 

Rêve les yeux ouverts

C’est pour me remémorer les lieux, les couleurs et les parfums de la Sicile Occidentale, où j’ai vécu ma jeunesse, que j’ai voulu terminer mon voyage en achevant en train le dernier trait de Palerme à Marsala, après le trajet en avion par ALITALIA de New York à Punta Raisi, l’aéroport de Palerme.

Le 25 mai 2006, journée chaude de printemps et fête du Corpus Domini, fut un jour inoubliable.

Sitôt mes bagages rangés, et bien installé dans mon train, je ne pus éviter de remarquer, pendant que le paysage se dénouait sous mes yeux, que la ville de Palerme s’était entièrement transformée, de même que les bourgs voisins.

Immeubles et enseignes publicitaires dominaient, d’une façon criarde, sur les rues côtoyant le chemin de fer.

La campagne défrichée, ornée de rangées à perte de vue de vignobles bas, en ce moment épanouis et verts, était, au contraire, restée inchangée.

De la même manière les propriétés foncières, qui s’étendaient des vallées à la mer et qui étaient clairsemées de bâtisses “seigneuriales”, avaient gardé leur aspect d’antan.

Appuyé contre la fenêtre, je reconnaissais l’odeur de ma terre, un mélange de zagara et de roses. Après quarante ans d’absence, voici qu’affleuraient les images refoulées de mon enfance et les saveurs de ma ville natale : Marsala.

Ayant expressément choisi le parcours de Palerme à Trapani par le raccourci ferroviaire de Milo, les trente derniers kilomètres de ce trait furent vécus par moi d’une manière très intense. Devant moi le paysage s’étalait identique : partout des étendues de vignobles de tout genre : bas et en treillage.

Arrivé à Marsala, je me retrouvai seul, car toute ma famille n’avait pas quitté l’Amérique.

Je m’engageai tout de suite dans les rues de la ville, et, gagnant la grand-rue appelée Rome, je parvins au centre qui affichait la même maçonnerie qu’autrefois.

Ayant loué une chambre à l’hôtel Stella d’Italia, non loin du centre, et après avoir déposé mes bagages, je sortis, entraîné par la vive curiosité de revoir aussi bien le centre que la banlieue.

Jadis la ville était garnie de portes, anciennes voies d’accès : par l’une d’elles, à l’est de la ceinture urbaine, j’eus moyen de reconnaître la vieille cave ceinte de sapins et de murailles en grès. Sous la cantilène stridente des cigales, enveloppée du baume enivrant du jasmin et de la résine, la cave paraissait figée dans le temps, regrettant sa splendeur révolue.

C’est alors que revinrent à ma mémoire les promenades en vélo que je faisais l’après-midi avec mes amis, les bains que je prenais l’été près de la plage privée du voisin club Canottieri, la canicule sur les rochers volcaniques se plongeant encore comme des monstres dans la mer, le soleil s’attardant sur les recoins de ces derniers.

Nous rentrions à la tombée du jour, rouges comme des crabes, et le lendemain nous nous épluchions comme pelure de pommes de terre.

Oh les belles randonnées le long du littoral ! et que de culbutes avec la bicyclette nous écorchant les genoux !

Contemplant ce noble vestige du passé, je ne me rendais pas compte que le temps passait, de sorte que je fus surpris de l’approche du coucher, laquelle se combinait savamment avec l’ondoiement des vagues exhalant une haleine douce et familière.

Elle était vraiment loin, l’Amérique ! C’est ce que j’ai dû constater : il n’est pas possible d’oublier sa terre.

Ici, c’est le cœur du monde. La plupart des émigrés étaient très jeunes au moment de leur départ pour l’Amérique.

Nous dûmes apprendre une nouvelle langue et nous chercher du travail ; nous nous rassemblâmes dans des associations et finîmes par acheter des maisons qui finalement fussent à nous. Nous mîmes ainsi des racines, lesquelles, au bout du compte, n’étaient point de ces racines-là qui fondent les traditions et la mémoire.

Pendant que je réfléchissais à tout cela, je sentais l’odeur de la mer mêlée à celle du bois imprégné du vin que les gros tonneaux en chêne gardaient jalousement dans l’ancienne cave.

A Marsala, au mois de mai, les maîtres tonneliers réparent les vieux tonneaux vides et passent leur rabot dedans, afin de leur permettre de recevoir le moût nouveau. Entassés le long de la mer, d’autres tonneaux, fraîchement arrondis, rabotés et polis, attendent les futurs jours du vin.

Je ne tardai pas à reconnaître cette fine mixture odorante de vin et de bois, laquelle, d’abord à peine perceptible, s’élevait jusqu’au milieu des nuages soyeux, et, se cumulant de résine dans les interstices du chêne, finissait par se conjuguer au grincement du rabot, pour se répandre enfin dans les ruelles pierreuses contiguës.

Les souvenirs de ma jeunesse me ressaisirent au beau milieu de ces belles images.

Tard dans l’après-midi, maman préparait une abondante salade de tomates et de pommes de terre, auxquelles elle ajoutait des oignons et des olives ; le tout assaisonné d’huile naturelle et de vinaigre.

Dès que cette dernière était prête, nous nous installions confortablement sur la plage et nous la goûtions avec gourmandise.

En Amérique nous fîmes tous nos efforts pour garder nos traditions et notre culture.

Des associations de fraternité et de solidarité visant le malaise des immigrés en résultèrent ; ceci contribua énormément à faciliter le débarquement incessant de gens qui, outre la solide conception du travail, ramenaient de notre pays musique, danse et art culinaire.

L’odeur de la mer et du vin stimula en moi un grand appétit.

Je me rendis donc à l’hôtel prendre un bon repas.

Une fois le repas terminé, je ressortis et je tombai sur la procession dans l’une des rues secondaires (appelée via delle Sirene), ce qui m’amena à penser que le parcours actuel se calquait immuable sur celui d’autrefois, se dénouant parmi les ruelles jusqu’à la cathédrale. Quelle émotion que de voir, non loin de là, bien au-dessus des porches, entre les rosaces élégantes et les fenêtres ogivales d’une ancienne demeure aristocratique, les hirondelles s’affairer non moins allègrement qu’hier à y dresser leurs nids. Les siècles n’ont eu de cesse qu’ils n’aient laissé partout dans la ville des traces profondes, si bien que, ni les pierres moussues, ni les lampions rouillés, ni les tuiles brunies sur les toits, ni les clochers, n’en portent moins l’empreinte majestueuse.

Soudain un chant ancestral venant de la cathédrale, accompagné de notes douces et harmonieuses qui se dégageaient de l’orgue, me frappa vivement ; dans le même instant j’aperçus les ombres et le scintillement de tendres lueurs s’enlacer entre les pots de fougères et les géraniums placés sous les voûtes abritant les entrées.

La procession débutait par deux longues files de jeunes et de femmes. Après ceux-ci venait l’archiprêtre avec deux enfants de chœur, qui, marchant à ses côtés, épandaient de l’encens.

L’archiprêtre tenait élevé, dans l’ostensoir d’or, le Corpus Domini.

La foule en prière se remuait grave et recueillie.

Des balcons, ornés des plus belles couvertures en soie étalées sur les balustrades, les habitants jetaient des pétales de rose fragrants. Une odeur de chandelles et de roses vint bientôt s’ajouter à cette scène, déchaînant en moi d’autres souvenirs lointains.

Au mois de mai, à Marsala, les riches villas, les entrées de certains immeubles, les icônes sont parées de la plus brillante variété de roses : rouges, roses, jaunes.

Ainsi les jours et les nuits se remplissent-ils de leur essence delicate.

Le retrait de la procession fut marquée par la bande municipale d’un air religieux très suave.

Tout près de là, même la belle image de l’Immaculée ne dédaignait pas d’offrir son plus candide sourire…

Les heures et les instants ne cesseraient jamais de s’écouler, de l’aube au coucher, dans le cadre de ce rêve suggestif et ineffaçable.

Pour dîner, au restaurant, je ne manquai pas de commander les fameux macaronis, sans me priver pour autant du très bon vin blanc local.

Tout en pensant, je savourais lentement ce plat et je goûtais intensément au vin.

J’étais très jeune quand je me suis établi en Amérique.

Là, j’ai vécu une grande partie de ma vie. Les Américains mangent du beurre dérivé des arachides et mettent de la gélatine sur du pain blanc et mou conservé dans des sachets de plastique.

Moi…moi, je suis italien !

Ici, à Marsala, à l’occasion des grandes fêtes, toute la famille se réunissait chez mon grand-père et il y avait les tables apprêtées et le vin fabriqué à la maison et la musique.

Et tandis que les femmes se donnaient de la peine à la cuisine, les hommes se tenaient dans le salon, contrairement aux enfants qui, eux, sautillaient partout.

J’ai beaucoup de cousins de premier et de deuxième degré.

Mon grand-père, lui, aux moustaches fines et bien soignées, trônait au milieu de cette opulence, surveillant sa descendance, orgueilleux de tout le bien dont ses fils avaient été capables.

A New York ces événements étaient rares.

Le soir, le dîner terminé, je montai dans ma chambre et j’ouvris la porte-fenêtre du balcon: c’était une véranda qui donnait sur la place. Le ciel étoilé se surajoutait aux majestueuses coupoles doriques de la cathédrale.

Une atmosphère propre aux amoureux !

Dans cet instant d’enchantement je songeais à la seule et unique déclaration d’amour à Elisa, aujourd’hui ma femme, que je fis en comparant celle-ci à une rose :

“Je caressai tes joues couleur de rose vermeille… Tes yeux scintillaient comme deux gouttes de rosée… Tes lèvres sentaient la fragrance de la zagara, à l’instar d’un rêve plein d’amour.”

Avant de fermer la porte-fenêtre je levai un toast avec le bon vin Marsala en l’honneur de l’amour, des saveurs, des couleurs de ma belle terre.

Au début de juillet de la même année, ma femme, elle aussi nostalgique, me rejoignit à Marsala.

……………………………………………

                                                     Giovanni TERESI

 

Commentaire de l’éditeur

“C’est dans la mesure où l’on demeure dans l’aura de l’art qu’on vit dans sa lumière”. Giovanni Teresi

Une écriture fine, délicate, mêlée d’histoire dans sa recherche,  qui transporte le lecteur dans la réalité d’une chimère, au coeur historique de la Sicile, cette île méditéranéenne qu’aime tant l’auteur. C’est une invitation au voyage dans le voyage, à travers une époque dans laquelle nous entraîne en poète, en humaniste, Giovanni Teresi. Un parcours philosophique, dans la lumière d’une civilisation tant ancienne que moderne, qui donne en héritage bien plus que sa mémoire, dont l’auteur connaît les richesses et les mythes, jusqu’à nous les présenter depuis l’Antiquité, l’Art offrant au langage ses valeurs. Comme dans un tableau intimiste aux tons présents et passés, impressionistes, Giovanni Teresi nous livre ses rêves et réflexions en attisant les nôtres. La traduction française du texte en ravive ses sources latines et ne peut qu’enchanter lecteur, rêveur les yeux ouverts.

Thierry SAJAT

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