Récits Siciliens d’autrefois de Giovanni TERESI

L’orgueil des partisans

 

A moi aussi, il m’arrivait de temps en temps de monter la garde la nuit.

Bien que je fusse à peine au-delà  de la limite de l’adolescence, depuis que je tenais le fusil et la cartouchière je me doutais que j’étais de fait dans l’escadron des partisans.

Ce n’est pas que la rotation ne me pesait pas. La nuit, le froid était aigu, quoiqu’on fût au début de l’automne. On entendait les grincement des chouettes, le râle des hiboux, le glapissement des renards, dont l’audace les faisaient descendre jusqu’aux villages. Les bruits indéfinissables de la nuit enclanchaient l’aboiement des chiens du bourg voisin, tandis qu’on percevait le relief très sombre des montagnes couvertes de pins et de sapins s’éclairant de la lumière naissante de la lune.

Quelques-unes étaient entièrement vertes, d’autres étaient remplies de broussailles et avaient des sommets rocheux.

Certaines nuits on pouvait entendre l’hurlement du vent, pareil à celui qui paraissait passer parmi les roseaux et les bois d’érables et de peupliers. Tout ce salmigondis de bruissements et de sensations suscitait en moi l’impression que quelque chose d’épouvantable, qui jusqu’à present avait tenu en haleine nos cœurs, avait subitement disparu.

N’étaient-ce que le soudain vrombissement des avions de chasse, ou les rares coups de canons, j’aurais été enclin à penser que la guerre s’était engrouffrée dans le passé et qu’elle était devenue un mauvais souvenir. Dans mes stationnements forcés je me laissais prendre par le moulinet de mes pensées, ce qui m’amenait à considérer que je n’étais là que pour veiller sur des riens. Pour me réchauffer un peu, je sortais la gourde contenant du vin rouge, à laquelle j’atteignais par petites gorgées, sans exagérer. C’est en ce moment que je sentais s’écouler dans mon sang, comme des caniveaux subtils et lointains, les souvenirs liés à mon désoeuvrement juvénile, la vendange festoyante dans ces vallées, l’amitié complice, l’odeur du vin sacré que je servais lors du Saint Sacrifice quand j’étais enfant de chœur, la joyeuse fête paysanne de la moutarde, les visages de mes familiaux et des gens de cette contrée. Mais aussitôt  j’étais saisi par le tourniquet de la dure réalité et de mes réflexions sur la guerre, ce dont  je ne pouvais pas me départir sans ravaler cet évément désastreux à une vicissitude grotesque et futile. Le temps présent était sans nuances horrible et apparemment sans issue, d’autant que, quoiqu’on eût été dans l’incertitude la plus absolue, on n’ignorait pas que des trains emmenaient les juifs dans les camps de concentration, sans retour.

Il en dérivait une ambiance de loups-garous, où toute chose était renversée de fond en comble: les faits les plus inattendus étaient possibles. Dans l’intime commenaient d’affleurer les angoisses ancestrales, et moi je ne les voyais, ces sanguinaires, que comme des hordes assoiffées de destruction et de massacre. Les Allemands, ayant appris que beaucoup de villages, clairsemés sur les collines et les montagnes, servaient de cachette aux partisans, les avaient brûlés, de sorte que les gens en restaient épouvantés et sans défense. Ce fut une nuit, des plus froides et des plus sombres, que, accusant le sort, je me précipitai en voiture à travers la route glacée, avec des glissades terribles des roues et de longs frissons dans le dos. J’étais impatient de sortir de ces vallées, de me porter par-delà ces routes glissantes, comme si je me trouvais dans le gîte des animaux féroces: en fait je pressentais l’approche de l’ennemi.

Bientôt l’écho de quelques coups de fusil se répandit aux alentours, puis se répercuta dans tous les endroits des vallées, pour s’éteindre au loin.

Il s’ensuivit l’arrêt de toute chose, mais ce n’était qu’une tromperie.

Les coups errants avaient blessé un soldat allemand. Tout à coup il se fit un silence de mort; au-dessus un ciel sombre absorbait les pleurs et la douleur de l’univers inconnu.

Les habitants du village attendirent les représailles allemandes. Ils avaient bien présents à l’esprit les jours terribles du bourg mis à sac du côté le plus élevé de la vallée. C’était là que s’étaient cachés les partisans, comme les champignons dans les bois. En fait les Allemands montèrent dans les voitures et les camions de leurs présides chercher leur compagnon disparu. L’épouvante la plus affreuse avait pénétré dans le cœur des villageois barricadés dans leurs maisons, à l’instar du vent lugubre et plaintif des vallées. S’ils osaient mettre le nez dehors, c’était pour inspecter les rues, les sentiers, la litière du fleuve, s’avisant parfois de tourner sans but et se décidant par conséquent à rentrer par le raccourci le plus proche.

Ce fut dans ma course frénétique que je perdis ma gourde, je m’aperςus de sa perte par les taches du vin espacées le long du chemin enneigé, devenu forcément rouge. Mon cœur, angoissé, battait la chamade. Heureusement rien n’advint de ce que l’on avait à juste raison pressenti.

Saisi de frayeur, je parvins à un endroit où stationnaient des charrettes pleines de foin, abandonées en plein vent et prêtes à moisir. Je me cachai par- derrière celles-ci. Soudainement le ciel, vers le sud, s’éclaira des fusées qu’on lanςait dans toutes les directions.

Cela ramena à l’esprit la fête du Saint Patron célébrée en d’autres moments que ceux-ci.

Le vrombissement des avions, sourd et continu, était de temps en temps cassé par l’enchaînement d’éclats qui faisaient tressaillir. C’étaient les avions américains! Par bonheur je retrouvai ma gourde entre les roues d’un char, et je me jetai sur elle en en avalant jusqu’à la dernière goutte de ce vin rouge et en goûtant en même  temps ma liberté regagnée. Même  les ramilles, immobilisées, comme des gardes, dans l’attente de leur tour de veille, s’agitèrent pour saluer la nouvelle aurore dans un ciel toujours plus blanchissant.

 Nostalgiques moments de la fin des années 50

 La musique de Puccini venait d’un piano aux touches d’ivoire…

De frêles doigts tissaient ces notes légères, élégantes, montant du plateau. Puis le même  musicien essayait d’en faire ressortir l’air d’une chanson déjà vieille.

Au-dehors, le long de l’allée, sa traînait la vie ordinaire, une main raide en serrait une autre plus agile…

Le grand-père racontait à son petit-fils l’histoire passée, le scénario des événements des deux guerres mondiales. Il était bien apte, le vieillard, à raconter ces faits tragiques, autant que le pianiste, réussissant aussi habiliment à se concentrer sur le “clavier” de l’histoire. Sa mémoire était parfaitement intacte et vivace; une photo aux contours imprécis le montre dans la tenue de soldat arborant une croix à la poitrine, marque significative exprimant l’Italie, notre Patrie, dont  le ressort intime était gravé dans le cœur. Je me souviens que, en ce temps-là, tout enfant, il m’arrivait de ne pas toucher du tout de nourriture, cas dramatique où mon grand-père agissait en apportant son influence décisive sur le petit rebelle, qui bien apparemment faisait semblant d’afficher des malaises. C’était alors qu’il embrayait sur la tirade de ses vicissitudes belliqueuses, qui étaient minutieusement décrites et entrecoupées de chansons de l’époque.

Son visage généreux s’éclairait par moments, montrant ainsi sa grande émotion pour son expérience tragique vécue pendant les deux guerres, ce qui ne démontrait pas moins sa fierté pour avoir combattu en faveur d’un grand idéal: la liberté.

Sans se passer d’évoquer les pénibles moments de pénurie, où il avait était contraint de manger les pelures de pommes de terre, il souhaitait vivement que ses petits-fils jouissent toujours d’elle.

Mortifié, je finissais  par engloutir tout en écoutant silencieusement une strophe d’une chanson célèbre de guerre: “ Le Piave murmurait… calme et paisible au passage des premiers  fantassins le 24 Mai…”. Ensuite, après avoir allumé une vieillle radio, dont un œil vert placé à l’intérieur et pulsant par intermittence dénonςait la vitalité, et s’être branché sur l’onde choisie avec la manivelle, il se mettait à commenter avec la plus grande attention les nouvelles politiques rapportées par le journal sonore. Enfin, bien satisfait soit du fait que je prêtais mon oreille soit parce qu’il me voyait manger, il regardait sa montre de poche d’or et se levait en me faisant une caresse et un bisou qui sentait le tabac.

Au début des années 50, les magasins d’alimentation et les boutiques d’habillement n’étaient pas  nombreux, par contre le plus grand nombre d’artisans opéraient dans les secteurs les plus variés.

Qunad l’on entrait dans un magasin d’alimentation les primautés exquises et la charcuterie rare exhalaient une odeur inoubliable d’authenticité.

Mon grand-père était couturier et fabriquait des habits pour homme. Les merceries et les magasins fournis en tissus ne étaient pas moins typiques. De longs métrages de tissus colorés enroulés dans des rouleaux de carton étaient offerts aux clients. Les tissus en soie venaient du nord de l’Italie. Dans l’atelier de mon grand-père je revois encore les modèles de papier aux tailles différentes, sa longue table de travail, son gros fer à charbon, sa machine à coudre, autant que sa silhouette fatiguée pliée en train de prendre des mesures. Et je ne peux pas oublier non plus l’odeur qui émanait de sa boutique, dès que l’on s’en approchait: odeur caractéristique d’étoffes et de housses bariolées traitées avec des substances dérivées du poisson.

Précisément ces jours-là, au numéro 19 de la rue Itria, où j’habitais avec ma famille, arriva un véhicule à trois roues (on l’appelait ape Fiat (1)) portant une grosse boîte en carton et scellée, laquelle nous fut remise, à la grande surprise de maman, de nos voisins et de moi-même.  C’était le cadeau de papa, qui, s’étant rendu chez l’unique fournisseur en électroménagers, acheta une télé blanc et noir, dont je rappelle encore la marque “Atlantic”, munie d’un gros stabilisateur pour le courant et d’antenne en métal.

On peut facilement imaginer notre bonheur dès que nous ouvrîmes la boîte, si bien que nous accueillîmes papa, rentré de son travail, avec joie et une salve d’applaudissements.

Sitôt descendu de sa splendide moto (vespa (2))et une fois à la maison, il s’attela tout de suite au décryptage des instructions et à l’essai de la vue des images. Ce fut une surprise vraiment agréable  de voir apparaître sur l’écran rectangulaire les images, entendre mots et musique, dont je ne parvenais pas à comprendre la provenance. Curieux, je m’étais alors placé derrière l’appareil, et à mon étonnement je  m’étais trouvé  en face d’une claire-voie entrouvrant un monde inconnu de petites et grandes ampoules en verre pareilles à des lumignons. J’appris qu’il s’agissait de valves. C’était le soir que nous nous installions devant la télé, dès que mes parents s’étaient dégagés de leurs besognes journalières, consentant aussi à ce que nos voisins fussent admis à notre privilège.

En fait, ce n’est pas que tout le monde pouvait se le permettre, c’est pourquoi on les invitait et on se retrouvait tous dans la grande salle située immédiatement à l’entrée de ma maison. Aussi n’oublierai-je jamais l’extase peinte sur leurs mines à la vue des programmes sportifs ou du Festival de la chanson italienne! A partir de la seconde moitié des années 50 les Italiens s’éprirent des biens toujours plus luxueux. Deux symboles matériels furent l’enjeu de la reprise économique: les deux voitures Giulietta et Fiat 600. L’Italie s’était désormais acheminée vers le boom économique. Mon père, déjà embauché dans une enterprise, passa son permis à trente ans; à l’origine de ce retard il y eut des faits contigents, tels la guerre et les conditions économiques pas trop florissantes des années 40.

  • Abeille
  • guêpe

Ainsi entre la Fiat 600 et la 500 choisit-il celle-ci de couleur blanche. Une couleur délicate, vu l’inclination de mon père, ce qui faisait qu’il tenait toujours l’époussette et le chiffon de daim dans le but d’enlever de la carosserie la poussière et les macules laissées par les mouches.

Les  entreprises ayant rétabli le samedi férié, notre famille se préparait pour la mise en place du pique-nique de fin de semaine. Certainement, certaines industries étaient nées précisément pour satisfaire cette soif d’évasion. On faisait bien volontiers étalage de serviettes en papier colorées et de verres, plats et couverts en plastique.

Le plastique supplantait désormais le verre et la céramique, le papier le coton. De la même manière le dictionnaire abandonnait sa rigidité, pour s’ouvrir aux mots anglais qui remplissaient déjà les chansons.

En 1962 (c’était le 5 du mois d’octobre) paraissait le premier disque (45 tours) avec les chansons des Beatles (“Love me do” et “I love you”). La coupe des cheveux s’adapta aux temps, et les lieux d’évasion devenaient les endroits privilégiés pour se rencontrer, chanter et jouer de la guitare.

On aimait rester en plein air et suivre la mode, sans arrière-pensées.

Mais tout le monde ne connaissait pas l’anglais, alors on inventait les mots ou on les prononςait d’une faςon toute personnelle; de même  celui qui n’avait pas de guitare la reproduisait en l’imitant de ses mains. Et pendant que l’on buvait la blonde bière à petites gorgées, ces après-midi-là de printemps, tout en chantant, il arrivait de faire allusion parfois aux mouvements politiques des étudiants.

Aussitôt après on songeait à l’étude ou au travail de la semaine qui allait commencer.

A  la tombée du jour le pique-nique prenait fin.          Giovanni Teresi

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